Mon homme Godfrey (My Man Godfrey)
film américain de Gregory La Cava, sorti en 1936


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Distribution:

  • William Powell : Godfrey
  • Carole Lombard : Irene Bullock
  • Alice Brady : Angelica Bullock
  • Gail Patrick : Cornelia Bullock
  • Eugene Pallette : Alexander Bullock
  • Mischa Auer : Carlo
  • Jean Dixon : Molly
  • Alan Mowbray : Tommy Gray
  • Pat Flaherty : Mike Flaherty
  • Robert Light : Faithful George


Fiche technique:

  • Titre original : My Man Godfrey
  • Réalisation : Gregory La Cava
  • Scénario : Morrie Ryskind, Eric Hatch , d'après le roman de Eric Hatch
  • Production : Gregory La Cava et Charles R. Rogers
  • Société de production : Universal Pictures
  • Photographie : Ted Tetzlaff
  • Musique : Charles Previn et Rudy Schrager
  • Décors : Charles D. Hall
  • Montage : Ted Kent et Russell Schoengarth
  • Pays d'origine : États-Unis
  • Format : Noir et blanc - Son : Mono
  • Durée : 94 minutes
  • Date de sortie : 6 septembre 1936

Pendant la Grande Dépression, alors que les bidonvilles s'étendent dans les terrains vagues, les riches continuent à faire la fête. Comme ce soir-là où la haute bourgeoisie s'est lancée dans une excentrique partie de chasse au trésor où le gagnant sera celui qui rapporte non pas un objet précieux, mais quelque chose dont personne ne veut. Cornelia Bullock s'extirpe d'une voiture de luxe, suivie de sa soeur Irene, pour chercher un clochard dans la décharge publique de New York. Elles effectuent une "course aux objets" un peu snob et même un peu indécente. Elles doivent ramener un "homme oublié". Cornelia jette son dévolu sur un clochard nommé Godfrey qui la repousse, et la fait tomber sur les ordures. Cornelia s'enfuit mais Irene, un peu ivre, poursuit la conversation et finit par convaincre Godfrey, devenu curieux, de la suivre. Irene gagne la course aux objets grâce à Godfrey qui ne se prive pas de dire leurs quatre vérités aux grands bourgeois désœuvrés, ignorant de la misère qui les entoure.

Irene est tellement contente d'avoir, pour une fois battue, sa soeur qu'elle engage Godfrey comme majordome de la maison familiale et lui donne quelque sous pour s'acheter un costume. Le lendemain, Molly, la femme de chambre accueille Godfrey sans ménagement sachant qu'il sera viré dans l'heure ou partira de lui-même tant la famille Bullock est impossible à vivre. C'est d'abord Mme Bullock qui réclame son petit déjeuner et Godfrey s'en tire plutot bien en lui trouvant un remède contre la gueule de bois. C'est ensuite Irene qui appelle. Godfrey comprend qu'elle veut faire de lui son "protégé" afin d'imiter sa mère qui "protège" Carlo, un mélomane pique-assiette qui s'est incrusté chez eux. Godfrey doit ensuite affronter Cornelia qui tente de l'humilier en lui faisant poser le genou à terre pour la chausser et qui essaie ensuite de le renvoyer... sans y parvenir car Irene la menace, si elle le fait, de tout révéler de ses aventures galantes assez louches.

Godfrey devient vite indispensable à ce petit monde nanti et protégé. Pour s'en débarrasser Cornelia, cache un collier dans la chambre de Godfrey et déclare le vol. Les policiers appelés sur les lieux, c'est elle qui se trahit. Cornelia a découvert que Godfrey Smith est un nom d'emprunt et que leur majordome est un riche héritier ayant fait de solides études qui a tout lâché par désespoir amoureux. Grâce à l'amour d'Irene, Godfrey se remet peu à peu de sa douloureuse aventure et a même mis à profit l'argent du collier, qu'il avait mis en lieu sûr avant l'arrivée de la police, pour, d'une part sauver les affaires de son patron, pas très doué pour la spéculation, et, d'autre part, transformer la décharge en bar branché permettant ainsi d'assurer travail et logement aux cinquante clochards qui y habitaient précédemment.

Godfrey pense jouir tranquillement de son nouveau statut mais Irene débarque et, ne lui laissant pas le temps de réfléchir, convainc le maire de les marier. Le panoramique initial du générique, qui part des immeubles illuminés aux noms des acteurs et techniciens pour aboutir à la décharge fumante de New York, met crûment en lumière la coexistence d'une grande bourgeoise désoeuvrée avec des hommes et des femmes ayant de plus en plus de mal à survivre dans un New York vidé de ses emplois. La décharge de New York où survivent les clochards est située au pied du Queensboro Bridge, le long de l'East River qui relie l'île de Manhattan et le Queens. C'est la première occurrence de ce célèbre pont dans le cinéma.

La grande bourgeoisie se donne, elle, rendez-vous au Waldorf-Ritz et la famille Bullock habite au 1011 dans la 5eme avenue de Manhattan. Godfrey Smith aurait pu dire comme son contemporain Deeds : "Les gens d'ici sont bizarres : ils s'efforcent tant de vivre qu'ils oublient comment vivre… Je me suis promené en regardant les grands immeubles et j'ai pensé à ce que Thoreau a dit : "Ils ont créé des palaces grandioses, mais ils ont oublié de créer les nobles pour les habiter".

Il n'est évidemment pas question pour La Cava d'en appeler à la lutte des classes mais, en exposant crûment la totale inconscience des riches, il fait rire ("Pourquoi vivez-vous dans ce dépotoir alors que c'est plus joli ailleurs ?") tout en faisant prendre conscience de ce qu'a d'inacceptable une telle situation. La Cava montre dans cette comédie brillantissime, que même la bourgeoise n'a rien à gagner à sa vautrer dans son désoeuvrement et que c'est vivre bien plus intensément que d'être responsable de soi-même et des autres, ce que même la tête de linotte d'Irene finira par découvrir.

Gregory La Cava est certainement, des cinéaste de comédies qui se sont illustrés dans les années 1920/30, celui dont la carrière reste la moins connue. Malgré une réputation qui à l'époque le plaçait au niveau d'un Leo McCarey, ses films ont au fil des années disparu du circuit et sont aujourd'hui encore peu diffusés ou même simplement visibles. My Man Godfrey fait partie d'une série de films qui constituent à la fois la partie de la carrière la mieux connue du cinéaste Gregory La Cava, par ailleurs un peu oublié, et un sommet de la comédie américaine. Il faut retenir, en plus du présent film Mon mari le patron (She Married a Boss, 1935), Pensions d'artistes (Stage Door, 1937) et La Fille de la Cinquième Avenue (Fifth Girl Avenue, 1939) .

Avec ces quatre films qui tous reposent sur la confrontation de personnages évoluant dans des milieux sociaux opposés, Gregory La Cava évoque Frank Capra par les thématiques qu'il aborde, le constat affligé du désastreux fossé qui sépare les privilégiés des laissés-pour-compte, et George Cukor par le ton acide, et la description cynique de la suffisance de la haute société. Si l'on peut ainsi essayer de décrire par rapprochements avec d'autres cinéastes le style La Cava, il y a aussi un ton et une manière d'aborder le genre qui n'appartiennent qu'à lui. Gregory La Cava se révèle ainsi jusqu'au-boutiste dans sa démarche, faisant preuve d'une assez rare virulence lorsqu'il s'agit de décrire le milieu de la haute bourgeoisie. Il y a aussi chez lui une forme de folie irréductible qui fait que l'on ne sait pas où il peut nous mener avec ses histoires qui mettent en scène des personnages extrêmes et des situations qui ne le sont pas moins.

On a l'habitude de voir évoluer dans la screwball-comédie des personnages féminins gouailleurs, risque-tout ou bravaches, ce qui est particulièrement surprenant ici c'est que l'héroïne du film, Irène, non contente d'être aussi fêlée que les autres membres de sa famille, est qui plus est complètement crétine. Carole Lombard est absolument parfaite dans ce registre, parvenant sans surjouer ou cabotiner à rendre toute l'hystérie et l'idiotie de son personnage. Face à elle, William Powell est impérial et le duo qu'ils forment fonctionne à la perfection.

La Cava aime improviser sur ses tournages, transformer les personnages et les situations en fonction de son humeur et de ce que lui apportent ses interprètes. Aussi, il n'est pas étonnant qu'il ait dû un moment batailler avec William Powell, tous deux ayant une vision différente du personnage de Godfrey. Les autres acteurs sont parfaitement choisis, dirigés et rivalisent de brio dans l'interprétation de rôles qui semblent écrits sur mesure pour eux, ce qui est d'ailleurs certainement en partie le cas, Ryskind réécrivant régulièrement avec La Cava les scènes et les dialogues en fonction de ce qui se passe sur le plateau. Une interprétation sans faille qui fait que le film est nominé quatre fois pour la meilleure interprétation aux Oscars d'Hollywood, une première qui conduira l'Académie à créer des sous-catégories pour les cérémonies futures.

Mais le film frappe aussi par l’audace de la critique sociale qu'il déploie. La Cava nous offre une peinture sans fard d’une bourgeoisie installée qui s’amuse des pauvres avec une inconscience et une suffisance sidérantes. Ce n’est pas seulement de lutte des classes dont le film nous parle, mais d'une société qui a sombré dans la folie la plus totale, avec une partie de la population essayant de survivre et une minorité de parvenus complètement coupés du monde et de ses réalités. La Cava, qui tourne son film pendant la Grande Dépression, montre une Amérique scindée en deux entités totalement irréconciliables, qui ne fonctionnent plus du tout sur le même mode : tandis que les pauvres cherchent leurs moyens de subsistance dans les détritus rejetés par les riches, ceux-ci se lancent dans des jeux délirants dans lesquels un clochard rapporte 20 points lorsqu'une chèvre compte pour 10.

Les grandes valeurs fondatrices n'ont plus aucune réalité alors qu'elles se trouvent confrontées à la première grande crise du capitalisme. La middle class s'est paupérisée, a été sacrifiée pour le bien-être d'une poignée de parvenus ; et si l'on trouve encore chez les défavorisés cette idée de communauté, de solidarité, ce ne sont plus que des îlots dans une nation éclatée. La Cava offre également une image dégénérée de l'autre grande valeur fondatrice : la famille. Les Bullock semblent ainsi être le résultat de la consanguinité, le cinéaste glissant par là l'idée que la caste dominante, à force de se replier sur elle même, ne peut conduire qu'à la débilité. Cette vision anarchisante des élites et du pouvoir correspond à un cinéaste qui ne s'est jamais plié au système et qui a fait plus d'une fois sortir de leurs gonds les responsables des grands studios.

 

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